Débat sur les retraites 2003_AMBIANCES au jour le jour

j07 ( 17 juin )
le « talk-about » de la pénibilité
( à la façon deBruce Chatwin)

« J’ai visité récemment une entreprise de couturières qui travaille dans la lingerie …
« J’ai visité [aussi] des usines d’équarrissage… »
« J’aimerais attirer votre attention sur une catégorie professionnelle que je connais particulièrement bien. Les salariés de l’industrie agroalimentaire… »
« Je voudrais vous parler de la pénibilité due à l’effort physique, au stress, ou au rythme de travail. Je me permettrai d’ailleurs, de prendre un exemple précis, celui des urgentistes … »
« Et moi, je voudrais vous parler un peu de ceux qui travaillent dans les stations de sports d’hiver … »
« Je viens, comme beaucoup d’entre vous sans doute, d’une région où le travail manuel et physique est encore fortement présent … »
« Dans ce Nord, il y a encore, vous le savez bien, des ouvriers de la métallurgie, qui subissent la chaleur des fours, le bruit des usineuses, des aléseuses, des forgeuses, qui les brisent aussi … »
«  Dans ma circonscription, il y a encore de nombreux ouvriers textiles. qui font un bruit à rendre sourd dans une chaleur étouffante … »
etc.

Certains évoqueront même des souvenirs familiaux :

« Avez-vous déjà passé une journée, une nuit dans une usine au milieu des métiers à filer, des revideurs, des continues à filer, qui font un bruit à rendre sourd dans une chaleur étouffante ?
Non vous ne savez pas ce que c’est et vous ne pouvez pas en parler. Ça brise ceux qui travaillent là. Ce fut le cas de mes grands-parents et de mes parents qui sont morts, quelques mois après leur retraite. »
[Marcel DEHOUX]

« Permettez-moi de vous raconter une histoire, même si elle date un peu.
Cette histoire est celle d’un gamin de douze ans qui, une fois son certificat d’études en poche, a été obligé de descendre au fond de la mine. A l’époque, s’il ne l’avait pas fait, la mère et les sœurs perdaient le bénéfice du logement. Il a été victime d’un accident du travail. Il a souffert de la silicose, comme ses frères d’ailleurs. Il est mort avant l’âge.
Cet homme, j’en parle sans fausse pudeur, monsieur le ministre, c’était mon père. »
[Serge JANQUIN]

Les députés de droite trouvent cette évocation un peu longue et ne sont pas loin de penser qu’il s’agit purement et simplement d’une nouvelle manœuvre d’obstruction.
« Rires » et « Exclamations » émaillent le Compte rendu …

« Les pauvres ! » …
… « C’est pitoyable ! » …
… « C’est dramatique ! » …
… « C’est du Zola ! » …
… « Sortez vos mouchoirs : séquence émotion ! » …
etc.

… et Michel Bouvard de tirer la conclusion ( « une » conclusion !) de cette partie du débat :
« J’espère que ce soir ceux qui ont suivi ce débat n’auront pas été trop nombreux. (« Oh si ! » sur les bancs du PS.) On a envoyé, en effet, une image des métiers industriels, agricoles et techniques qui n’est pas la meilleure qu’on puisse imaginer pour favoriser le recrutement dans ces professions. »

Pour ma part, je me risquerai à proposer une autre lecture de ces interventions.

En effet, en parcourant ces pages du J.O.Débats, il m’est venu à la pensée une légende australienne racontée par Bruce Chatwin dans « Le chant des pistes » [1]:

il y est question des anciens du clan du « Python » qui décidaient, de temps en temps, de chanter, du début à la fin, tout le cycle de chants du clan.
Chaque membre du clan étant propriétaire d’un « chant » … et d’un « pays » (les deux formant une seule et même entité), l’un après l’autre, chaque « propriétaire » va chanter son « tronçon » de « pas de l’ancêtre ».
Il fallait que chacun le fît – et dans l’ordre – pour que le cycle de chants fût complet.
Tel est le rite du « walk about ».

Etant donné que, dans le cas de l’Assemblée, l’activité première des députés n’est pas de « marcher » (encore que … c’est fou ce qu’il y a comme déplacements lors d’une séance !) mais de « parler », je transcrirai le « walk about » en « talk about ».
( Lire sur mon autre blog
le « talk about » de la pénibilité )

Alors, ce qui fut sans doute, à l’origine, une manœuvre d’obstruction prend un sens différent et l’Assemblée se fait « parloir de la nation » ou « caisse de résonnance », pour reprendre l’expression du président de l’Assemblée nationale, Jean-Louis DEBRE dans son discours d’investiture
( « En ce début de législature, je forme un vœu. Je forme le vœu que cet hémicycle, théâtre de tant de débats qui restent gravés dans la mémoire collective de notre peuple, soit, durant les cinq années à venir, la caisse de résonance ni outrancière ni complaisante de la société française d’aujourd’hui. »)

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