L’Assemblée nationale … une machine à fabriquer du « NOUS »

Le « nous » « conventuel » est le « nous » des affinités, des réseaux, des solidarités transpartisanes. C’est le « nous » qui traduit le sentiment d’appartenir à un groupe, une confrérie, une communauté, une « maison ».
Monsieur G., vous et moi, nous avons une certaine idée de cette maison que nous avons envie de valoriser. »

Dans ce cas, le « nous » dont il est question, c’est l’ensemble des députés – majorité et opposition confondues – présents dans l’hémicycle pour une séance donnée.

Un « nous » terre-à-terre … terrien … charnel (« Depuis que nous passons des nuits ensemble ») …
… un « nous » fait de chair et d’os … de fatigue
Nous sommes tous un peu fatigués mais nous devons malgré tout contrôler nos propos ».
)
… de froid …
Nous sommes quelques-uns à avoir pris froid dans cet hémicycle. »)
… et même de faim …
Nous sommes tous des femmes et des hommes de bonne volonté et l’heure du déjeuner approche.») …

… un « nous » composé de gens qui, à force de se retrouver ensemble dans l ‘hémicycle, finissent par se connaître, par se reconnaître et, parfois même, par s’apprécier.
Des gens – au moins pour ceux qui ont leurs habitudes « à la Chambre » – heureux d’être là (« Il me semble que nous nous sommes quittés il n’y a pas longtemps ! / Et nous nous retrouvons avec plaisir ! ») …

… un « nous » qui essaime au gré de solidarités passagères qui trouvent leurs sources dans une profession commune, des goûts communs, des territoires partagés et qui alimentent des réseaux en tous genres. …

« Nous allons former une académie ! »
« Nous sommes de vieux parlementaires … »
« Le rugby aussi nous rapproche. »

« La chasse fait partie des racines de la plupart d’entre nous dans cet hémicycle. »
« Nous sommes de la même région… Cela crée des solidarités ! » ( « Nous, députés d’outremer» .. « Nous, députés de la montagne » … )

« – Député 1. Je retourne très souvent dans ma circonscription et je suis – comme chacun, j’imagine – sollicité par mes électeurs qui ne comprennent pas que nous travaillions autant la nuit. – Le rapporteur. Ce sont des petites natures, monsieur le président. Nous, nous sommes en pleine forme !
– Député 1. Le problème n’est pas forcément que je sois fatigué : quand on est insomniaque – que voulez-vous ? -, on tient le coup sans problème.
– Député 2. Ce n’est pas une consultation médicale, ici ! »

« – Député 1 [« Monsieur G. »]. Telle est l’explication de fond que j’ai essayé pédagogiquement d’exposer . […]
– Le président. La parole est à madame J., qui poursuivra cette explication de fond.
C’est ce qu’on appelle une explication de fond à deux voix. (Sourires.)- Député[e] 2 [« Madame J. » / opposition / membre du groupe communiste, comme « monsieur G. »] Tout à fait ! Avouez que mon collègue et moi-même formons un beau duo, monsieur le président. (Nouveaux sourires.)- Le président. Depuis que nous passons des nuits ensemble, madame J. … [Rires sur les bancs de la majorité.]- Député[e] 2. Monsieur le président…
– Le président. Avec monsieur G.
– Plusieurs députés UMP. A trois ? [Rires.]Le président. C’est comme ça !
Vous avez la parole, chère collègue .»

« Je crois que nous sommes quelques-uns à avoir pris froid dans cet hémicycle.»
« Nous sommes tous des femmes et des hommes de bonne volonté … et l’heure du déjeuner approche. »

« Monsieur le président, nous travaillons à la chaîne, nous sommes vraiment les OS de l’Assemblée nationale ! »

« – Député 1[« Monsieur B. » / opposition]. Voilà un homme cultivé !
Député 2 [majorité]. Nous partageons l’amour du beau langage, monsieur B. !
Député 1. Comme Marguerite Yourcenar…
Le président. Arrêtez de vous féliciter, tous les deux ! (Sourires.) Même si ce n’est pas fréquent ! »

Tout le monde a en tête les affrontements, les disputes, les interminables parties de yoyos qui rythment la vie de l’Assemblée.
Mais si l’Assemblée n’était que cela, comment tiendrait-elle ? Comme tout groupe, le « groupe-Assemblée » a besoin d’espaces communs, de convivialité, de solidarités partagées.
Le « dire ensemble » – et même, le « rire ensemble » ( Pourquoi faudrait-il que l’Assemblée fût triste ! ) – font qu’au-delà des moments de tension et de paroxysme, l’Assemblée connaît aussi des moments de décrues, des moments d’«état de grâce »
Le « groupe-Assemblée » est à l’image du Peuple souverain – vous, moi, peuple en chair et en os, prompt à s’enflammer, à attiser la controverse, à s’affirmer aux dépens de l’autre. Alors, il ne faut pas s’étonner que, lorsque les « représentants » dudit Peuple – « nos » représentants – sont appelés à débattre de « nos » affaires, de « nos » inquiétudes, de « nos » émois , il y ait, dans ce genre de discussion, « un peu (voire beaucoup !) d’écume » .

Les députés sont des gens comme vous et moi, avec leur tempérament, leurs humeurs, leurs envies, leurs rancœurs.
La « Nation assemblée » n’existe qu’au travers de cette assemblée faite de chair et d’os, qui épouse toutes les formes du parler humain.
Et sans doute, est-ce, précisément, parce qu’elle épouse toutes les formes du parler humain qu’elle peut édicter une loi à laquelle nous obéirons, parce que, quelque part, nous nous y reconnaîtrons.
A contrario, on peut se demander ce que deviendrait la loi si elle ne passait pas par ce tamis, par cet essorage, par cette tempête verbale, si elle était concoctée dans les arcanes du pouvoir – ou le secret des commissions – sans l’épreuve du débat.

[1] Les communistes, bien que membres de la majorité [plurielle] précédente, n’ont pas soutenu toutes les mesures prises par le gouvernement d’alors.

[2] Il s’agit de Mme. Alliot-Marie.