Le paradoxe du « lien » ou comment faire de l’UN avec du multiple ?

Ce jour, c’est la « sécurité sociale » …
( cette « bonne fée », qui est  « un pilier de la cohésion sociale » et qui « nous renvoie à ce qu’il y a de plus commun entre les hommes : la maladie, la souffrance et la mort »)
… qui mène la ronde.

« Cohésion sociale », « protection sociale » et aussi « justice sociale » …
(« La justice, c’est le sentiment que chacun dans notre société peut être entendu et respecté, dispose de sa place et a droit à une chance. La justice, c’est ce contrat invisible qui unit les citoyens appartenant à une même société dans laquelle chacun d’entre eux aura le sentiment d’être traité équitablement. »)
…seront aussi de la danse.

Et aussi, le « partage », la « solidarité» – laquelle sera parée de divers atouts ( il y aura … la « solidarité entre les générations » … la « solidarité entre les territoires » … la « solidarité entre tous les Français » … la « solidarité nationale » …)

Là, ce sera l’« intégration» qui entraînera dans la ronde, avec autour d’elle  …
… « accueil » …
(« Jusqu’à présent, on accueillait sur le pas des portes, mais on n’ouvrait pas les maisons.»)…
… « ouverture » …
(« une politique d’intégration digne de [notre] réputation de pays d’accueil et d’ouverture ») …
… « hospitalité » …
( « Il faut que nous puissions retrouver le goût d’habiter une culture, une langue et un pays où l’hospitalité soit non plus un crime, mais une vertu.»)

Puis, le « corps social » ( « Imaginez une chaîne entre vos mains … »)  se fera  « corps des citoyens » …
… et l’ensemble de celles et ceux qui ont en « commun » …
… un « patrimoine »
(« Les polémiques politiciennes n’ont pas leur place lorsqu’il s’agit de la défense de notre patrimoine, qui est le bien commun des Français, et dont nul ne peut s’arroger le monopole.») …
… un « legs reçu de l’Histoire de France et de la République » ( qui nous berce depuis trois siècles avec l’égalité »)…
… un « destin » (« Nous sommes aujourd’hui face aux choix qui décideront de notre existence comme communauté de destins. »  ) …
… des « valeurs » …
( ces «valeurs philosophiques et spirituelles qui nous ont fait ce que nous sommes »)
… pourront, à leur tour, entre dans la danse .

Et il sera temps, avant que les lampions ne s’éteignent et que la musique ne s’arrête …
… de « réveiller notre mémoire collective » …
… de nous « rassembler » (« pour assumer les choix de [notre] avenir ») …
… et d’évoquer – ce sera la figure qui va clôturer la ronde – le « vivre ensemble».

« La France doit se donner les moyens de permettre, [ dans ces quartiers ], de passer de la coexistence, groupe contre groupe, à la cohabitation, c’est-à-dire le fait d’habiter ensemble, de vivre ensemble, de construire notre pays de demain ensemble. »

« [Il faut] éveiller les consciences  à ce que signifie le vivre ensemble, le respect de l’autre, et une ouverture sur les différences. »)


[1] Il s’agit d’un député décédé en l’honneur duquel – comme c’est la coutume quand un député en exercice décède,  le président prononce une « éloge funèbre ».

Le paradoxe du LIEN

J’ai dit précédemment le lien comme un leitmotiv, une rengaine. Je le dirai maintenant comme un paradoxe.
D’un côté, une sorte d’exaltation, de célébration rituelle, dont la finalité est de convaincre le député – et nous avec – de l’extrême importance ( et de l’efficience ) de ce qui est dit, de ce qui se passe ;
de l’autre, une lamentation quasi permanente, une sorte de complainte qui, tel le « blues », dirait la nostalgie d’un paradis perdu et/ou inaccessible.

(« Que veut dire la fraternité quand on meurt de pauvreté Que veut dire la solidarité quand ? Que signifie la citoyenneté quand tant de jeunes … » [AYRAULT ]« Chacun essaie ou a essayé de faire de son mieux depuis de nombreuses années. Mais force est de constater que cela ne marche pas. Nos paysans continuent à disparaître, nos hameaux puis nos villages s’éteignent les uns après les autres. C’est beaucoup de mal que nous nous faisons à nous-mêmes. » [ LASALLE ]

… « C’est beaucoup de mal que nous nous faisons à nous-mêmes. »

Alors reviennent sans cesse – comme des mélopées – des expressions telles que …
… « délitement du corps social » …( auquel « contribuent « les comportements protestataires, individualistes, égoïstes » )
… «
fragilité du lien social » …
… « sauvetage de notre lien social » …
Il nous reste du temps pour donner à la France une politique d’intégration digne de sa réputation de pays d’accueil et d’ouverture.[…] Le sauvetage de notre lien social est, je crois, à ce prix.»)
… « rupture de la cohésion sociale » …(« Notre pays connaît, sans rémission depuis vingt ans, une extension à grande échelle de la pauvreté et de l’exclusion …/ Qui conduit à la.rupture de la cohésion sociale.»)

C’est avec l’évocation du « 21 avril » ( 2002 ) que le chant de la désespérance va atteindre son paroxysme.

Pour ma part, je dirai le « 21 avril » comme un révélateur, un avertisseur, un témoin.
Pas seulement de l’état actuel de notre démocratie, de ses insuffisances.
Mais de la nature même de la démocratie, de ses contradictions, de ses paradoxes.

Cet évènement met en évidence, met en scène, une perte de SENS et une perte de LIEN.

La « perte de SENS » nous renvoie à ce que j’ai dit précédemment sur l’absurde
( « D’un côté, nos aspirations, nos utopies, nos rêves … qui ont nom « harmonie« , « paix« , « justice« , « solidarité«  … ; de l’autre, nos pré-carrés d’individualistes forcenés et nos fausses solidarités corporatistes. » )

Quant à la « perte de LIEN », elle nous renvoie à cet acte fondateur qu’est le vote et, plus précisément, à l’« atomisation » des volontés que le vote exprime et tente de dépasser [ voir sur ce point « élections, piège à cons » ]

En effet, le vote – tel qu’il est mis en œuvre dans nos sociétés contemporaines – nous réduit à l’état d’ « atomes ».
Parce qu’il est un acte singulier, individuel, individualiste, individualisant même.
Tout en nous instituant citoyen – donc solidaire des autres citoyens – le vote nous arrache à nos ancrages et à nos liens préexistant.
C’est en ce sens qu’il est un « piège à cons ».

Ce type de vote exprime, avant tout, des intérêts privés, lesquels ne manquent pas d’entrer en conflit avec d’autres intérêts privés. Il juxtapose des volontés émiettées, incertaines, instables.
[ voir ballade/ « mais où est donc l’intérêt général ? » ]

Si l’on admet que l’acte fondateur de la démocratie est un acte d’ individuation civique, alors, il ne faut pas s’étonner que cet acte engendre – ou plutôt révèle – une segmentation, une fragmentation de l’espace public.
C’est en partant de ce constat – et non en le niant ou en le noyant sous des propos iréniques, idéalistes, démagogiques et, en fin de compte, mystificateurs – que l’on peut envisager de construire l’édifice civique collectif.

Le « vivre ensemble »n’est pas une donnée de départ. Il est à construire.
Et il se construit à partir de – en se différenciant de – ces unités individuelles et de ces groupes partiels qui ne peuvent qu’entrer en conflit les uns avec les autres
( les chasseurs contre les autres utilisateurs de la nature, les bouilleurs de cru contre les défenseurs de la santé publique, les salariés contre les patrons, les consommateurs contre les firmes, etc.)

Avec le « 21 avril », le LIEN nous est apparu mis à mal, mis « en » question.
À mon sens, il faut aller plus loin dans l’analyse et considérer le LIEN « comme » une question – comme « la » question de la démocratie.

Comment passer du lien « atomisé » – qui se forme dans l’isoloir – à un lien « civique », « collectif », commun ?

Comment faire du « global » avec du « sectoriel » ? …
du « solidaire » avec du « catégoriel » ? …
du « général » avec du « spécifique », du « particulier » ? …
du « national » avec du « local » ?

Bref,
Comment faire de l’« UN » avec du « multiple » et du « divers » ?

Comment passer de la dispersion, de la diffraction à la convergence ?
Comment assurer la victoire des forces centripètes sur les forces centrifuges ?

Comment, à partir d’une « fission » d’intérêts aussi variés que contradictoires, opérer une « fusion » des cœurs et des intérêts » ? Comment éviter que la « fission » ne provoque un éclatement du système ( ou, à l’inverse, qu’une « fusion » mal maîtrisée ne soit à l’origine d’une déliquescence du système ? )

Je ne pousserai pas plus loi la métaphore nucléaire. Cette problématique mécaniste ne peut, à elle seule, permettre de résoudre la question du sens.
« La société ne fonctionne pas comme une chaudière [fût-elle moderne comme est censée l’être une centrale nucléaire] dont il suffirait de régler les manettes centrales ! »; il y faut d’autres ressorts.
Des ressorts spécifiques à l’humain.

Ces ressorts, ce sont les deux instincts, les deux désirs, qui coexistent dans l’être humain et qui sont aussi nécessaires – aussi profondément enracinés – l’un que l’autre :
d’un côté, l’ instinct qui nous pousse à nous distinguer, à vivre pleinement en tant qu’individu
et, de l’autre côté, le désir d’être avec les autres, d’être aux autres, de communier avec le groupe.

Venir à bout de l’émiettement ( de l’anarchie ? ) des désirs.
Faire exister une sorte de collectif individué ou d’individu collectif – qui respecte, valorise, le potentiel de chaque individu tout en l’intégrant dans un « ensemble », en lui permettant de découvrir la richesse du « vivre-ensemble » .
Conduire l’ensemble des citoyens « au même but », les rattacher à « la même idée », les amener à vivre « du même cœur » : telle est, ce que Hugo appelle la « grande œuvre » à laquelle doivent s’attacher – s’attaquer – ceux que nous avons élus pour nous représenter.

Ce texte est partiellement reproduit d’un ouvrage en quête d’éditeur :
« Le parloir de la nation. Errances au pays des incertitudes démocratiques ».
Reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur.