04_les impatients et les mutants

Les impatients et les mutants

 

« Priorité absolue« … « dans les meilleurs délais« … « aboutir rapidement« …
Le ton se fait pressant. On sent poindre l’impatience, voire la déception.
« L’heure de la vérité a sonné !« , dira Jean-Pierre Balligand.
L’intervention de Claude Michel est particulièrement significative de cet état d’esprit :
« Si nous voulons assurer une maîtrise des terres en réduisant le poids de la charge foncière, il faut déposer le projet de loi relatif [aux offices fonciers ] le plus rapidement possible.
Nous vous demandons encore une fois d’accélérer le processus.
Alors, pressons le pas ! »
La méfiance semble s’installer.
« Je vous demande, Madame le ministre, d’être très vigilante sur la prise en compte de la différenciation, pour les aides nationales, mais également pour les mesures communautaires. […] Dès 1983, nous nous devons d’avoir une connaissance précise du revenu des agriculteurs. Pouvez-vous nous donner également des assurances sur ce point ? […]
Je vous demande que la réflexion menée par le monde agricole (à l’occasion des États Généraux du Développement) ne soit pas lettre morte.« (le même).
Les thèmes développés par les « impatients » demeurent ceux de la CNA (Commission nationale agricole/ rétro-débats 2 : offices fonciers, réforme fiscale, réforme du développement, réforme de la PAC, etc.
Mais les mots « fétiches » ont quelque peu perdu de leur puissance magique:
il n’est plus question de « Nouvelle Politique Agricole« , mais de « réformes de structures » (M.MALVY ).
Lorsqu’il est question de l’Europe, il ne s’agit plus de « redonner toute leur vigueur aux principes premiers« , mais d' »ajuster la politique agricole commune pour qu’elle assure un revenu satisfaisant aux agriculteurs et, d’abord, aux plus modestes d’entre eux. » (B.POIGNANT ).
Nombreux sont ceux qui hésitent à prononcer le mot d' »offices fonciers » ( l’autre emblème de la « nouvelle politique agricole »):
« Un projet de loi relatif à la création d’offices fonciers avait, un temps, défrayé la chronique : mais nous n’avons pas le fétichisme de l’étiquette. Ce qui nous importe, c’est le contenu. » (M.JAROSZ –PCF ).
L’expression « réduction des inégalités » ne figure plus dans les débats. Il est question de « disparités« .
Si la gauche reconnaît encore la nécessité d' »encourager particulièrement les petites et moyennes exploitations« , la justification n’est plus d’ordre social ou politique :
« C’est une question d’efficacité économique, dira André Soury [PCF] Il faut en effet savoir quelle agriculture nous voulons. »
Les députés communistes considèrent même que le Gouvernement ne va pas assez loin dans ce sens :
« A certains égards, il est permis de se demander pourquoi [ votre projet de budget ] ne traduit pas nettement la priorité essentielle définie par le Gouvernement lui-même, c’est-à-dire le développement de l’appareil de production, donc le soutien à l’appareil productif. » ( le même ).
Cette irruption de l’économique se manifeste aussi par l’apparition – timide, mais décisive – du thème agro-alimentaire.
Didier Chouat, après avoir rappelé le « bilan très positif » des industries agro-alimentaires, souligne les  » zones d’ombre », les « faiblesses » :
« Les exportations souffrent d’éléments inquiétants: elles sont pour les deux tiers constitués de produits à l’état brut ou peu transformés, répartition qui entraîne une étroite dépendance de notre balance commerciale à l’égard des aléas du marché international et des variations considérables de cours.  »
Souvent, dans l’analyse, la dimension économique se double d’une dimension spatiale:
« Presque toutes les régions de France pourraient mettre en valeur leurs productions, non seulement par une première transformation sur place, mais aussi par une seconde élaboration, en démultipliant sur notre territoire les petites et moyennes entreprises. » (J.M.BAYLET / radicaux de gauche).
Certains députés socialistes- en particulier, ceux que l’on appelle les « Montagnards » – pas seulement parce qu’ils sont députés de circonscriptions montagnardes, mais parce qu’ils représentent, si l’on peut dire, l’aile ultra du groupe socialiste – considèrent que développement local et développement de l’appareil productif vont de pair et doivent pouvoir se conjuguer harmonieusement.
Robert de CAUMONT, député de Briançon, se fait leur porte-parole :
« Conformément au grand dessein de la décentralisation – souvent proclamé et jamais accompli par nos prédécesseurs – et dans le cadre d’une politique décentralisée, globale, démocratique et contractuelle, communes, départements et régions vont pouvoir mettre en place des politiques différenciées convenant mieux aux spécificités locales, aux contraintes et aux vocations de chaque terroir, tout en scellant, par des contrats, la nécessaire cohésion avec la politique nationale.
[…]
Ce n’est pas tant une question d’argent que de capacité à découvrir, à innover, à libérer l’initiative, à bousculer le centralisme et les verticalismes administratifs, l’inertie des réglementations, la sclérose des droits dits acquis et les rigidités d’un appareil de production vieilli. »
« centralisme » … « inertie des réglementations » … »sclérose des droits « dits » acquis » … « rigidités » … »appareil de production vieilli « …
«  Innover«  …« bousculer » … « libérer l’initiative« …
On croirait entendre du Madelin !
Un tel rapprochement, au niveau du vocabulaire, entre les libéraux de droite et les plus combatifs des députés socialistes ne peut qu’étonner. Nous y reviendrons dans le rétro-journal consacré à la montagne et à l’ »auto-développement » ( concept qui sert de ralliement aux « montagnards »).
Pour l’heure, je dirai que cette surenchère constitue sans doute quelque chose comme une revanche symbolique contre la perte de repères mise en évidence dans cette chronique.
C’est en ce sens que je parle de « mutants ». Car, pour eux, l’impatience ne débouche pas sur la désespérance et l’abandon. Elle se mue en une nouvelle problématique, un nouvel élan, qui contraste avec les interrogations nostalgiques du type « mais où sont les priorités d’antan ? »

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