09_l’Europe, encore l’Europe , toujours l’Europe …

l’élargissement de la CEE
ou « la réalité des faits prévisibles »

 

« Curieux débat« , dira Claude Estier (PS). « Tout le monde étant d’accord pour l’adhésion espagnole et portugaise, seul le groupe socialiste va tout à l’heure émettre un vote favorable à la ratification du traité. »
« Je regrette vivement, répond en écho Xavier DENIAU, qu’au lieu d’être une fête de l’Europe, une fête du rapprochement, une fête de l’amitié, l’entrée de l’Espagne et du Portugal se passe dans des conditions aussi moroses. »
La fête est effectivement « morose« .
Pourtant les députés avaient commencé le débat par une célébration unanime des grandes figures de l’Espagne et du Portugal ( « Qui pourrait nier l’apport à la littérature européenne d’hommes comme Lope de Véga,Cervantès, Perez Galdos, Miguel de Unanumo, Frédérico Garcia Lorca, à la peinture du Greco, de Goya, de Juan Miro, de Salvador Dali, de Picasso lui-même. »/ G.GOUZES )
Pourtant les socialistes, fiers de leur œuvre et, en même temps, conscients des enjeux historiques du débat, avaient mobilisé tous les arguments possibles à bonne fin de convaincre leurs collègues.
« J’observe d’abord, que ce traité permettra de mettre la réalité politique en conformité avec l’Histoire, et plus simplement avec le bon sens. Qui songerait, en effet, à nier à la péninsule Ibérique son appartenance historique et géographique à l’Europe ?
L’histoire commune de nos deux pays se cristallise dans le nom même de cette enceinte républicaine qu’est le Palais-Bourbon
. » (P.GARMENDIA )
« Lieu privilégié de dialogue entre l’Europe et les pays du sud, la région méditerranéenne, véritable carrefour, a une valeur de symbole. » ( M.BEREGOVOY ).
 » L’élargissement de l’Europe démocratique à cette jeune démocratie espagnole, mais également à cette jeune démocratie portugaise, consolidera définitivement un acquis inestimable, dont vous savez, vous, communistes, quel est le prix. » ( G.GOUZES ).
De fait, André Tourné – un vétéran du PC, qui effectue là son dernier mandat –se souvient :
« Nous les communistes français, nous y étions ! Et moi, j’y étais ! J’avais vingt ans ! »
Et aujourd’hui, messieurs les députés communistes ?
Vous dites :
« A la vérité, il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et nous sommes fidèles à nos positions traditionnelles. »
« Notre attachement au peuple espagnol n’est nullement en cause. » (*583).
Alors, pourquoi ce refus de voter l’élargissement ?
Première raison :
 » En vérité, avec l’entrée de l’Espagne et du Portugal dans la Communauté, […] c’est l’accroissement du niveau d’exploitation des travailleurs qui est avant tout visé. »
Deuxième raison :
« Les récents événements européens ( il s’agit, vraisemblablement, de l’abandon du droit de veto)… montrent que l’élargissement pourrait constituer la pièce maîtresse d’un changement fondamental dans la conception politique même de la Communauté.
Loin de constituer un progrès pour les pays européens, un tel projet entraînerait l’effacement des identités nationales et du rôle des États membres
. »
Troisième raison :
« A terme, l’élargissement répond à l’objectif d’intégration économique européenne que souhaitent les États-Unis et qui sonnerait le glas de toutes les velléités d’indépendance économique européenne.
Que deviendraient les chances d’une Europe pacifique et indépendante, quand on sait à quel point l’alignement sur les États-Unis est déjà grand, à l’heure actuelle, en Europe
? »
( Ces trois raisons figurent dans une même intervention Robert MONTDARGENT.)
Claude ESTIER dira, à propos de cette prise de position des députés communistes :
« Le parti communiste votera contre. Ce n’est pas une surprise. »
Encore fait-il remarquer aux communistes, que  » s’ils se sont toujours affirmés hostiles au Marché commun, ils n’ont jamais demandé que la France s’en retire« .
Et la droite ?
Claude Estier poursuit son analyse du débat :
« Plus étonnant est la position de deux groupes de l’opposition, qui se flattaient, depuis longtemps pour l’UDF et depuis une période plus récente pour le RPR d’être de fervents adeptes de la construction européenne. »
« Quand on a faim, réplique Michel Cointat, on a quand même le droit de dire que la soupe est mauvaise ! On peut donc être d’accord sur un principe, mais ne pas être d’accord sur la sauce avec laquelle il est servi. »
En quoi la soupe est-elle mauvaise ?
Michel Cointat . considère d’abord que « l’Europe est malade« .
« L’enthousiasme des premières années a fait place à l’exacerbation des intérêts nationaux. Les difficultés ne sont pas aplanies et, aujourd’hui, on nous demande d’accepter allègrement d’ajouter d’autres difficultés à celles qui existent déjà. Cela ressemble à une sorte de masochisme.
Avez-vous vu un diabétique manger du sucre uniquement pour faire plaisir à ses amis ? 
 »
Pessimiste sur le présent, le porte-parole du RPR l’est encore plus pour l’avenir.
« L’Europe risque de se noyer dans un lac de vin !. Il ne sera pas possible de lutter loyalement même si notre technique est plus élaborée, ou notre imagination plus grande. La viticulture, l’arboriculture et l’horticulture françaises seront donc progressivement étranglées, sans avoir eu le temps de se reconvertir.  »
Telle est, ajoute-t-il – en utilisant une formule qui ne peut que nous laisser songeurs ! – …
… « la réalité des faits prévisibles« .

 

[i] Document publié par la Commission européenne et visant à dissocier ce qui relève des marchés et ce qui relève des territoires.
Vu par André Soury, cela donne :
« Si on laissait faire certains de nos partenaires européens et certains responsables des instances de Bruxelles, […] l’agriculture européenne se localiserait principalement sur quelques grandes régions, le Bassin parisien, la plaine du Pô et peut-être même les polders néerlandais. Au-delà, l’espace rural serait transformé en parcs naturels régionaux, sur les marges desquelles on trouverait, çà et là, une agriculture champêtre où la culture des myrtilles le disputerait à celle des pleurotes. »

[ii] « Au nom de l’Europe« , la droite s’abstiendra.
Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre voteront le texte « compte tenu des responsabilités qu’ils ont exercées » ( la précision est de Jacques Blanc).
À noter aussi que, contrairement à ce qu’elle avait annoncé, la droite, une fois revenue au pouvoir, ne demandera pas à renégocier le Traité.

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s