Une autre lecture du débat sur les retraites ( 2003 ) ?

« Les débats ne sont jamais stériles. »

 – Karl Civis. « Les débats ne sont jamais stériles. » ! … ! …  Dans quelles circonstances le président de l’Assemblée a-t-il eu l’audace de prononcer une telle phrase, qui va à l’encontre de l’opinion de « monsieur Tout-le-monde » ?
DM.  Et même de beaucoup de membres de sa majorité ?
C’était ce fameux « vendredi 13 »(Voir jeux de rôle 1 ), où tout allait mal. Cela faisait quatre jours que les débats avaient commencé et l’on n’avait toujours pas attaqué l’article 1.

Les socialistes défendaient leur « pacte national pour l’emploi », seul moyen – à leurs yeux – d’assurer un financement pérenne des retraites. Chaque phrase, chaque mot de ce pacte donnait lieu à toute une série d’amendements répétitifs, ouvrant droit, à chaque fois, à une vingtaine d’interventions.
Karl Civis. Cela occupe le temps …
DM. Oui, beaucoup de temps. Si bien que, du côté de la majorité  (que ses chefs – faut-il le rappeler ? – avait condamnée au silence … justement, pour que le débat ne s’éternise pas ! / Voir jeux de rôle 2  ) , du côté de la majorité, disais-je, la coupe est pleine ; les nerfs sont à vif.
Hors hémicycle, un membre du Gouvernement a qualifié la « bataille» livrée à l’Assemblée nationale par la gauche contre la réforme des retraites d’ «obstruction stérile»

Les députés de majorité prennent connaissance de cette phrase par une dépêche de l’Agence France-Presse … la réaction est immédiate :

– Député 1 de l’opposition [président du groupe PCF, « Monsieur B. »].  Il y a tout de même de quoi se poser des questions. Nous travaillons sérieusement, [Exclamations et rires à droite.] d’une manière constructive sur tous les bancs.
– Député 1 de la majorité [président du groupe UMP.] C’est vrai !
– Député 2  de la majorité. Ce qu’il ne faut pas entendre !
– Député 1 de l’opposition. Or, à l’extérieur de l’hémicycle, certains ministres font des commentaires : « La bataille livrée à l’Assemblée nationale par la gauche contre la réforme des retraites est une obstruction stérile. »C’est vrai ! », sur les bancs de la majorité.] […]
Avouez quand même que sur un dossier aussi sérieux, dont l’enjeu est aussi important pour l’avenir de la société
– Député 3  de la majorité. Et de la France !
– Député 1 de l’opposition.et de notre civilisation, des propos de ce type sont très désobligeants, et inacceptables.
– Député 2  de l’opposition. Il devrait s’excuser !
– Député 1 de l’opposition. Je voulais le faire remarquer à l’Assemblée nationale. […]
– Le président de l’Assemblée nationale.] Monsieur B., les débats à l’Assemblée nationale ne sont jamais stériles. [Applaudissements à gauche.]
– Député 3  de l’opposition. Voilà une parole de président !

[Voir contexte : Moment d’Assemblée : « Les débats ne sont jamais stériles. »
http://www.assemblee-nationale.fr/12/cri/2002-2003/20030243.asp#TopOfPage]

Karl Civis. Jai pris la peine d’aller voir ce que dit le dictionnaire. le mot « stérile » peut avoir deux sens.

Premier sens  : « est stérile ce qui est exempt de tout  germe , de toute perturbation,  de  tout élément pathogène» .
Avec tout ce qu’on a vu, lu, entendu à propos de ce que tu as appelé des « jeux de rôle », il faudrait – pardonne-moi l’expression – « être  gonflé »  pour affirmer qu’il n’y a pas d’éléments pathogènes dans le débat. La provocation, la perturbation, l’obstruction, le procès d’intention, la mauvaise foi, le refus d’écouter ce que dit l’autre semblent occuper tout le devant de la scène …
DM.  Je serais, moi aussi, de mauvaise foi, si je ne reconnaissais pas que cette dimen sion est bien présente dans les débats. D’ailleurs, lors du bilan, les porte-parole de l’opposition le reconnaissent eux-mêmes : « même s’il y a toujours un peu d’écume dans ce genre de discussion » dit l’un d’eux ; « au-delà de certaines péripéties et de moments qui se sont apparentés à de l’obstruction et à des blocages » dit un  autre.
Mais, avec eux, je refuse de considérer que le débat se réduit à cette dimension, a priori peu productive. –

Karl Civis. Justement ! si l’on se réfère au deuxième sens de « stérile » – je lis :  « est stérile ce  qui ne débouche sur rien, qui ne produit rien »
DM.  … autrement dit (et je te laisse le choix du terme) ce qui est « improductif » …  « inculte » ..  « infécond » …  « infertile » …   « inutile » … « inefficace » … « infructueux » …  « vain » …
Karl Civis. Tu peux t’arrêter là ! Car, en ce qui me concerne, si c’était moi qui avait eu à donner une appréciation sur les débats, j’aurais effectivement utilisé l’un ou l’autre de ces termes … mais j’aurais donné une tournure affirmative à la phrase : « Les débats sont – cela me paraît une évidence -improductifs, inféconds,  … etc. »
DM.  La question est de savoir ce que l’on entend par « productif ». Quel critère de « productivité » va-t-on retenir : le  nombre de jours nécessaire pour faire voter un texte ? le nombre de textes votés par session ? …
Karl Civis. Je proposerais plutôt de prendre en compte le  nombre d’amendements retenus ?
DM.  Admettons. Mais, si l’on prend en compte ce critère, il faudra tenir compte – aussi – de l’impact de ces amendements sur le contenu du texte ; en d’autres termes, le débat a-t-il modifié le texte de façon substantielle ? ces modifications constituent-elles un plus par rapport au texte déposé ?

Karl Civis. Je te vois venir. En posant la question en ces termes, tu relances le débat … ce qui est un « plus » pour un camp va s’avérer être un « moins » pour l’autre camp … et c’est reparti pour un tour … c’est, une fois encore, le « Val sans retour » !
DM.  C’est bien là le problème … et ledit problème ne se pose pas que dans l’hémicycle … il se pose aussi dans l’opinion .
Il y a des organisations syndicales qui soutiennent le projet de réforme des retraites, d’autres s’y opposent … il y a, d’un côté, ceux qui manifestent contre le projet et, de l’autre,  la « majorité silencieuse » à laquelle on applique – un peu vite peut-être la maxime « qui ne dit rien consent » …
Or – et je reprends là les termes employés par le président de l’Assemblée  dans l’allocution qu’il a prononcée juste après avoir été élu à ce poste –  l’un des rôles principaux  de l’Assemblée n’est-il pas d’être la « caisse de résonance » de la  société française  toute entière ?
Et, à ce titre, il faut absolument  , dit le « président Debré », que l’on prenne le temps d’écouter la « voix de l’opposition » car elle est celle de « millions d’hommes et de femmes » qui, sans cela ne seront pas parties prenantes dans le processus d’élaboration de la loi, ne se reconnaîtront pas dans ce qui sera pourtant présenté comme étant la « volonté générale », alors que – matériellement – ce ne sera rien d’autre que la « loi du nombre ».

«  Le président de l’Assemblée nationale.  Il ne s’agit pas seulement, mes chers collègues, de respecter les droits de l’opposition ; il s’agit aussi d’écouter sa voix. Elle est celle de millions d’hommes et de femmes dont les préoccupations ou les attentes doivent pouvoir être prises en compte dans le cours du processus législatif.
En ce début de législature, je forme un vœu. Je forme le vœu que cet hémicycle, théâtre de tant de débats qui restent gravés dans la mémoire collective de notre peuple, soit, durant les cinq années à venir,
la caisse de résonance ni outrancière ni complaisante de la société française d’aujourd’hui. »

[Voir l’intégralité de l’intervention inaugurale du président/ Moment d’Assemblée :]
http://www.assemblee-nationale.fr/12/cri/2001-2002/20020144.asp#PG8

 

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