Une autre lecture du débat sur les retraites ( 2003 ) ?

L’«Assemblée-quand-même »

 – Karl Civis. (perplexe) Des débats « jamais stériles » ! …  une « caisse de résonance » « ni outrancière ni complaisante » !
… J’en viens à me demander si nous ne nous sommes trompés de débat, trompés d’Assemblée ?
Tout à l’heure, nous étions plongés dans de véritables « dialogues de sourds » (« Vous êtes sourds ! Et vous, impuissants ! » …).  Le diagnostic semblait désespéré : les extraits du Compte rendu nous laissait à voir (à lire / à entendre … je ne sais toujours pas comment il faut dire quand on travaille à partir du texte des JO.Débats ! …) des députés incapables, non seulement de se mettre d’accord, mais tout simplement de s’écouter, de prendre le temps d’écouter les critiques et les questions, d’y répondre … et d’écouter les réponses …- DM. … un peu à la façon de ces chevaliers infidèles qui, enfermés dans le Val sans retour  ,    pouvaient  se voir et s’entendre, mais ne pouvaient esquisser le moindre geste vers l’autre, empêtrés qu’ils étaient  dans des joutes  oratoires –  parties de yo-yo et autres jeux de rôle –  qui sont loin d’être toutes glorieuses !
Karl Civis. Et puis, tout d’un coup – sans doute  parce que le débat touche à sa fin et que l’on veut se persuader qu’on n’a pas perdu tout ce temps – ces longues semaines de débat –  ce sont les grandes envolées et les grandes fraternisations («  Nous avons connu, pendant près de quatre semaines, un vrai débat parlementaire, qui fait honneur à notre institution. » …  « Nous avons connu de grands moments, de vrais débats, de vraies confrontations, et c’est l’honneur de notre assemblée que de le permettre. ») …
DM. Tu peux remarquer que nos députés-chevaliers se réfèrent à l’ « honneur » …
Karl Civis. Mais, au risque de faire un mauvais jeu de mots, ce n’est pas forcément à leur honneur ! Comment est-il possible, en effet, que les mêmes acteurs  puissent, au cours d’un même débat, se livrer à toutes sortes d’affrontements  aussi violents que répétitifs …   et terminer par un bilan aussi élogieux ? Serait-ce de l’hypocrisie ? de l’inconscience ? …
DM. … à moins que ce ne soit une recherche de faire-valoir ? …
Karl Civis. … faire-valoir d’un camp contre l’autre ? …
DM. … je dirais plutôt : faire- valoir de l’Assemblée elle-même ?

Les députés ont la conscience plus ou moins claire  que l’Assemblée, telle qu’elle est, telle qu’elle fonctionne, avec ses moments de tension , de paroxysme,   mais aussi ses moments de décrues et  même ses « états de grâce », c’est toujours, envers et contre tout …  l’Assemblée …  c’est  ce que j’appelle « l’Assemblée-quand-même » !

Karl Civis. Mais – « quand même » ! –  fallait-il en passer par là pour que, selon l’expression consacrée,  « vive la démocratie parlementaire » ?  Fallait-il en passer par un débat aussi chaotique – surréaliste parfois, au raz des pâquerettes d’autre fois ?
Et puis, il y a cette violence …
.DM. … une violence qui -reconnaissons-le – tout à la fois, révolte et fascine !
Karl Civis. Que veux-tu dire par là ?
DM.  Je m’explique. Si l’on se réfère aux récents évènements, il faut que, les députés socialistes, un certain mardi 20 janvier 2009,  se massent au pied de la tribune en scandant : « Démocratie : Démocratie ! » pour qu’il soit question de l’Assemblée dans les medias – un jour ou deux, mais pas plus, il faut garder de la place pour les choses importantes !    A contrario, lorsque un autre mardi – le 24 mars – le texte sur la réforme du travail parlementaire est définitivement voté, c’est pratiquement à la sauvette. Les députés de l’opposition ont décidé de quitter l’hémicycle – comme çà, sans tambour ni trompette. Et ce fut un non-événement (je remercie cependant Lemonde.fr d’avoir bien voulu publier à cette occasion, une « chronique d’abonné » / reprise dans La réforme du travail parlementaire_bonjour l’ennui ? ( texte fondateur/ 2009 )  portant la signature de votre serviteur !)
Karl Civis. Enchanté ! Mais tu ne réponds pas à ma question : était-il nécessaire, important, inéluctable de passer tout ce temps pour aboutir à un texte, somme toute, assez peu modifié et,  en tout cas, ne comportant pas de modifications substantielles ?
DM. A ce sujet, le bilan présenté par le président de l’Assemblée, juste avant de procéder au vote, fait état de « 156 heures et 57 minutes de débat » …
Karl Civis. … j’admire la précision … comme si une minute de plus ou de moins aurait pu modifier le cours des choses de la République ! …
DM. Au cours, donc, de ces 156 heures … et 57 minutes  «  les députés ont débattu pas moins de 8.679 amendements sur les 11.153 déposés, dont 453 ont été adoptés ». 
Mais, de toute évidence, ce ne peut pas être ce bilan quantitatif qui fait dire au président que les débats ne sont pas « stériles » …
Karl Civis. Si j’ai bien entendu, il ne dit pas : « les débats ne sont pas stériles », il dit : « les débats ne sont JAMAIS stériles »

DM.  « Jamais », c’est beaucoup dire ! …    Mais on peut dire qu’ils ne sont jamais stériles, les débats, …
… lorsque (et « parce que ») – et je reprends là des phrases prononcées au cours du bilan – … « au-delà des divergences » … « nous [avons] un débat, argument contre argument » …
… lorsque (et « parce que ») … « au-delà des divergences » … « les amendements défendus par les uns et les autres [permettent] de discuter du fond du problème » …
… lorsque (et « parce que ») … « au-delà des divergences » « nous [savons] nous respecter, nous parler, confronter nos idées » …
… lorsque (et « parce que ») … « au-delà des divergences » …  « nous savons] échanger des idées que nous ne partageons pas » …
… lorsque (et « parce que ») … « au-delà des divergences » « chacun avec ses convictions et son tempérament [ contribue]  à redorer l’image de la politique » …
Karl Civis. …Certes ! certes ! … il y a de cela dans le débat … mais il n’y a pas que cela ! C’est un député de l’opposition qui le dit lui-même, il y a, dans ce type de débat, un peu…
DM.  …  « un peu … beaucoup .. passionnément …à la folie»  …
Karl Civis.  … « un peu d’écume » … même que des fois ce n’est plus de l’écume, c’est une tornade, un tsunami …
DM.  Oui, c’est aussi cela l’Assemblée : Dieu et la guenon !

Pour ce qui me concerne, dans les débats, je prends tout, le trivial et le sublime, le mesquin et les grandes émotions.  On pourrait imaginer – vouloir ? – un député rationnel …  une Assemblée rationnelle … qui délibérerait au fond – et uniquement au fond. Mais, c’est là une pure fiction : l’Assemblée est faite de représentants en chair et en os qui discute des affaires d’un peuple lui-même habité de contradictions et de paradoxes …
Karl Civis.  Mais cela ne justifie pas tout; et, en particulier, cela ne justifie pas l’obstruction systématique !
DM.  Là, je t’arrête ! Il faut regarder les choses en face. L’Assemblée est une assemblée contrainte : le Gouvernement dispose de tout un arsenal de procédures pour l’obliger à voter ses textes. Et, au cœur de cette contrainte, l’opposition est particulièrement contrainte, puisqu’elle est – drôle d’assurance ! – assurée de ne pas pouvoir faire appliquer ses propositions … avant – éventuellement ! – les prochaines élections !   Certains jours, les députés de la majorité se complaisent à souligner cette évidence :
« Vous ne faites plus la loi ! » répondra un député de la majorité à un député de l’opposition qui affirmait haut et fort : « Dans un débat comme celui-ci, nous [l’ensemble des députés, de la majorité et de l’opposition] faisons la loi. »
«  Ce n’est pas grave ! » … « Nous n’en avons pas besoin !»   diront deux députés de la majorité à un orateur de l’opposition, qui vient d’expliquer pourquoi il ne votera pas la confiance au Gouvernement.
Karl Civis.  Ce sont là des positions extrêmes !
DM.  Non, il y a une part de vérité dans ces affirmations. Mais il y a aussi un appel à la résistance car ceux dont la parole est ainsi dénuée de toute valeur, de toute portée, sont, eux aussi, «porteurs d’une part  de la souveraineté nationale ». Ainsi que le disait le président Debré, ils sont « la voix »  «de millions d’hommes et de femmes dont les préoccupations ou les attentes doivent pouvoir être prises en compte dans le cours du processus législatif » … et cette « voix », ils se doivent de la « porter », de la faire entendre …  au risque de l’obstruction !    Rappelle-toi le proverbe chinois cité par un député de l’opposition
: « Si je te donne un oeuf et que tu me donnes un oeuf, nous avons chacun un oeuf. Mais si je te donne une idée, et que tu me donnes une idée, nous avons chacun en tête deux idées. » .
Prolongeant cette idée, je serais tenté de dire – tu me pardonneras ce vilain jeu de mot, mais nous n’en sommes plus à un près ! – qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs …  …

C’est cela l’«Assemblée-quand-même » !

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s