2007_SARKOZY : discours d’Epinal sur les institutions

 « Quand je parle de réformes … »

Françaises, Français, Mes chers compatriotes,

Si vous m’avez élu à la tête de l’Etat, c’est pour conduire le changement que chacun d’entre vous appelle de ses vœux. Vous le pressentez tous : dans le monde tel qu’il est, la France serait condamnée au déclin si elle restait immobile. Nous avons tous, au fond de nous, la conviction qu’elle a déjà trop attendu, qu’elle a pris du retard, qu’il y a urgence, que les réformes ne peuvent plus attendre.

Quand je parle de réformes, je ne parle pas seulement de quelques réformes techniques, je ne parle pas seulement de quelques changements dans la fiscalité ou dans les prestations sociales.

Je ne parle pas non plus d’une politique de la table rase. Je ne parle pas d’une politique qui voudrait faire comme si la France était un pays neuf, sans histoire, sans mémoire et sans héritage.

Je parle de cette profonde réforme intellectuelle et morale que la France a toujours su accomplir quand elle sentait que son destin lui échappait.

Je pense à cette rupture avec les mentalités, les routines et les comportements du passé que rendent si nécessaire les changements d’époque.

Je pense à cette remise en cause des rentes de situation, des privilèges indus, des conservatismes qui bloquent l’élan de la société vers l’avenir.

La « vérité ultime » des institutions

C’est dans les moments où tout doit changer sous peine du plus grand péril que les institutions se révèlent pour ce qu’elles sont. C’est dans ces instants cruciaux où leur rôle est décisif qu’elles expriment leur vérité ultime.

Car les institutions, ce sont les points fixes des sociétés humaines.

Les institutions, ce sont les règles qui sont connues par avance qui permettent à chacun de savoir raisonnablement ce qu’il peut attendre de tous les autres.

Les institutions, c’est tout ce qui fait que la société ne marche pas au hasard.

Les institutions, c’est le pont entre le passé et l’avenir.

Les institutions, c’est tout ce qui permet que les énergies, les volontés, les imaginations se complètent et s’additionnent au lieu de se disperser et de se contrarier.

Elles sont la tentative toujours imparfaite, toujours inachevée, toujours recommencée de concilier le besoin éternel de l’ordre et la nécessité vitale du mouvement.

Elles sont la réponse que chaque peuple tente d’apporter pour lui-même à l’éternelle question du pouvoir.

On mesure leur grandeur quand la mise à l’épreuve par les événements les plus dramatiques les poussent à aller jusqu’à l’extrême de leur logique.

Dans les temps ordinaires, ceux des routines et des habitudes, on peine à discerner l’importance de leur rôle. Mais le jour où viennent les crises, alors se pose la question de savoir si elles ont permis de mettre le pays en mesure de les surmonter et si elles résistent à la pression des circonstances.

Les causes des « défaillances » de la France

Les terribles défaillances qui ont eu des conséquences si tragiques entre 1914 et 1917 avaient des causes plus lointaines et plus profondes que les erreurs ponctuelles du commandement militaire. Elles provenaient des vices de fonctionnement d’un régime depuis longtemps organisé pour que nul ne puisse réellement gouverner. Il aura fallu l’autorité indomptable et républicaine de Clemenceau en 1917 pour que la France soit sauvée.

En 1940, les mêmes causes produisirent les mêmes effets. Là encore, tout venait du régime. Les fautes mêmes du commandement n’étaient pas séparables d’un système qui avait produit des doctrines absurdes et des chefs militaires et politiques à ce point dépassés par les événements qu’ils n’avaient rien vu venir, qu’ils n’avaient pas su prendre à temps la mesure du danger ni imaginer les réponses qui auraient pu le conjurer. Le régime avait conduit à l’impuissance tous ceux qui avaient parfaitement compris la montée des périls et qui avaient cherché dans tout ce qu’ils faisaient à provoquer une prise de conscience salutaire et à mettre la France en situation, le moment venu, de se défendre. Mandel, De Gaulle, Raynaud ont tout essayé. Aucun n’a été en mesure de faire partager ses vues. Le régime était ainsi fait qu’il excluait toutes les intelligences lucides, tous les esprits visionnaires, tous les grands caractères. Le régime était ainsi fait que toutes les volontés se trouvaient broyées et que l’impuissance était la règle.

Plus encore qu’à l’impréparation d’une armée qui n’avait pas saisi les ressorts de la guerre moderne, le désastre de 1940 fut imputable au régime qui depuis longtemps en avait préparé les conditions. Le Général De Gaulle en avait acquis cette conviction, que toute l’histoire des peuples enseigne et qu’on a tendance à oublier dès que les crises sont passées, que la France a d’abord besoin d’être gouvernée.

Le Général De Gaulle avait la conviction que la France a besoin d’institutions qui soutiennent la volonté politique, qui renforcent l’autorité de l’Etat.

Le Général De Gaulle avait la conviction que tout ce qui ruine l’autorité de l’Etat, qui étouffe la volonté politique, qui nuit à la continuité de l’effort, fait courir au pays un danger mortel.

En 1946, il était venu ici à Epinal. Il avait déclaré :  » il faut que le chef de l’Etat en soit un (…). Il faut que le gouvernement en soit un (…). Il faut que le Parlement en soit un. «  Il voulait que chacun à sa place exerçât la plénitude de sa fonction, dans un système de séparation des pouvoirs sans lequel il n’y a pas de démocratie. Il voulait que la France fût gouvernée ! Il voulait que la France tirât les leçons de son histoire et qu’elle se souvînt que l’absence si durable d’un véritable gouvernement l’avait conduite au précipice.

Il ne fut pas entendu. Les politiciens reprirent leurs jeux stériles. Le régime des partis revint avec le régime d’assemblée. La IVe République ressuscita ce qu’il y avait de pire dans la IIIe. On sait comment cela se termina. Derrière l’énergie française accomplissant en un temps record le miracle de la reconstruction, derrière la mise en place de ce nouveau contrat social que les hommes du Conseil National de la Résistance avaient imaginé, derrière tant d’ardeur, de courage et de travail, le régime armait la machine infernale qui pouvait une fois de plus placer le pays au bord du gouffre.

1958, ce fut une fois encore moins la défaillance des hommes que l’aboutissement de la longue crise institutionnelle qui n’avait pratiquement pas cessé depuis que la IVe République avait commencé.

1958, la guerre civile, la crise financière, la crise de confiance, voilà les périls qui menaçaient et que l’Etat, pris en otage par les partis, livré aux factions et aux intérêts particuliers, ne pouvait pas conjurer tant le régime rendait impossible le moindre sursaut, tant les meilleures volontés se trouvaient une fois de plus condamnées à la paralysie.

Il faut avoir la mémoire bien courte ou la haine viscérale de l’Etat et de la République pour éprouver de la nostalgie pour ce régime d’impuissance où les gouvernements étaient renversés aussitôt qu’ils étaient formés.