2007_SARKOZY : discours d’Epinal sur les institutions

Critique du régime d’assemblée

Il faut bien peu se soucier de l’histoire ou bien mal la connaître pour oublier comment les institutions de la IVe République entravaient l’élan de toute cette génération de la Résistance à laquelle la lutte contre l’occupant avait donné une si grande profondeur humaine et la conviction qu’ils avaient le devoir d’œuvrer à l’émergence d’un monde nouveau où leurs enfants n’auraient plus à vivre les tragédies qu’eux-mêmes avaient vécu.

Depuis la Convention jusqu’au naufrage de la IVe République, la France a expérimenté tout ce que les errements du régime d’assemblée pouvaient avoir de conséquences néfastes et parfois tragiques.

Pendant presque deux cents ans, bien des républicains français ont cherché à dresser la toute-puissance parlementaire contre la peur de l’homme providentiel et la crainte du pouvoir personnel. Beaucoup d’entre eux n’ont cessé de vivre dans la hantise du 18 brumaire et du 2 décembre, au point qu’ils ont fini par confondre la démocratie avec l’abaissement du pouvoir exécutif. Ce qui n’empêchera pas la Convention de se jeter dans les bras de Robespierre, le Directoire dans ceux de Bonaparte, la IIIe République dans ceux du Maréchal Pétain et la IVe dans ceux du Général De Gaulle, qui fort heureusement était un démocrate et un républicain qui n’avait aucun penchant pour la dictature.

C’est qu’il y a toujours un moment où la faiblesse de l’Etat et le désordre deviennent si insupportables que l’appel à un pouvoir fort devient inévitable, pour le meilleur parfois, pour le pire le plus souvent.

C’est l’une des grandes leçons de l’histoire que l’on a tendance à oublier : la faiblesse excessive de l’Etat est aussi dangereuse pour la liberté que sa toute-puissance.

Ce régime d’assemblée qui tout au long de notre histoire n’a cessé d’être un régime de paralysie et d’impuissance, qui a usé tant d’énergie, de courage et de bonne volonté, il ne faut pas le confondre avec le parlementarisme anglais qui correspond si bien au tempérament et au génie du peuple britannique.

Dans le parlementarisme anglais, avec son scrutin uninominal à un tour, son bipartisme, son quasi consensus idéologique, son absence de courants de pensée révolutionnaires, les majorités sont stables et les gouvernements qui en sont l’émanation sont tout-puissants. Dans les faits le chef du parti qui a gagné les élections dirige le gouvernement et le Parlement, et la séparation des pouvoirs est en définitive peu marquée.

Dans le régime d’assemblée qui fut, à l’exception des années de guerre, le régime politique de la France de 1877 à 1958, avec son multipartisme, ses clivages idéologiques très forts, sa multitude de courants de pensée d’inspiration révolutionnaire, l’Assemblée était tout, le gouvernement rien. L’Assemblée pouvait tout défaire mais ne pouvait rien entreprendre faute de majorité stable.

« La France une et indivisible »

Il faut toujours se remémorer l’expérience historique quand on se prend à rêver d’un modèle qui appartient à une autre culture, qui s’inscrit dans une autre histoire, qui s’appuie sur d’autres mœurs politiques.

C’est une vérité éternelle que les institutions ne valent qu’au regard de l’identité des peuples pour lesquels elles sont faites.

Il y a une singularité française, comme il y a une singularité allemande, anglaise ou espagnole. On ne gouverne pas la France comme l’Allemagne, le Royaume-Uni ou l’Espagne.

La France n’est pas une race, une ethnie ou une tribu. La France n’est pas un pays homogène. Ce n’est pas une donnée de la nature.

La France c’est le pays de la diversité, de la diversité des paysages, des climats, des cultures. La France c’est un agrégat de peuples et de provinces unis par une volonté. La France c’est une construction politique. La France c’est un projet. Pour que la France existât, il a fallu que nos Rois la veuillent avec obstination pendant des siècles, et que la République à son tour la veuille aussi avec la même passion, avec la même obstination.

Il a fallu pendant mille ans travailler à unir mille petites patries pour en faire une grande. Et depuis mille ans la France n’a cessé d’être travaillée par l’obsession de son unité.

La France une et indivisible n’est pas une invention de la Révolution Française, ce n’est pas une invention du jacobinisme.

La France une et indivisible, c’est un idéal national qui a cheminé pendant des siècles jusqu’à son plein accomplissement.

La France une et indivisible, c’est l’idéal d’une nation qui sait ce que son unité lui a coûté de peines et de sacrifices et qui ne veut rien accepter qui puisse la remettre en cause.

Il ne faut pas chercher ailleurs la cause de la passion française pour l’égalité. L’égalité c’est la clé de voûte de l’unité de la France. L’égalité c’est ce par quoi les Français ont surmonté leurs particularismes pour devenir les citoyens d’une seule nation. Ce n’est pas parce qu’ils sont semblables les uns aux autres. Ce n’est pas parce qu’ils se sont forgé au cours des siècles une histoire, des valeurs, une destinée communes que les Français éprouvent le sentiment de leur unité, c’est parce qu’ils se sentent égaux en droits et en devoirs.

Si l’unité française se trouve aujourd’hui si fragilisée, si le séparatisme et le communautarisme reviennent en force, si l’identité nationale semble autant se morceler, c’est d’abord parce que pour un nombre de plus en plus grand de français le sentiment d’égalité tend à s’effriter.

Comme toujours dans notre histoire, le retour de l’inégalité des droits et des devoirs ouvre la porte au retour des factions, des féodalités et des tribus et annonce l’affaissement de l’unité nationale.

« Un Etat qui fasse réellement son métier »

Pour que l’unité soit préservée, pour que le principe d’égalité devienne une réalité aux yeux de tous les Français, il faut qu’il y ait au-dessus de tous les partis, de tous les intérêts, de toutes les tendances un Etat ayant assez d’autorité pour les dominer. Ce que le Général De Gaulle appelait  » un Etat qui fasse réellement son métier « .

On peut être aussi libéral que l’on veut, on peut attacher beaucoup de prix à l’initiative individuelle, au marché, à la concurrence. On peut placer la liberté au-dessus de tout. On peut vouloir que la société civile s’affirme. Mais on ne peut pas imaginer la France sans un Etat fort.

Il y a des pays comme les Etats-Unis où c’est la nation qui a fait l’Etat.

Il y a des pays comme la France où c’est l’Etat qui a fait la nation.

Il y a en France un rapport à l’Etat qui étonne une grande partie du monde. Il y a en France une attente vis-à-vis de l’Etat qui vient de l’histoire et de la culture, qui est inscrite dans la mémoire, qui est inscrite dans l’inconscient collectif et qui est pour beaucoup d’étrangers parfaitement incompréhensible.

Qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, il est un fait que beaucoup de ce qui s’est fait de plus grand en France a été fait par l’Etat ou grâce à lui.

L’Etat a toujours été en France l’un des leviers de la modernisation et du progrès.

L’Etat a toujours été en France le principal agent de transformation sociale.

L’Etat a toujours été en France le catalyseur de toutes les réformes intellectuelles et morales et de toutes les révolutions des mentalités qui permettaient de rompre avec la fascination du passé pour apprendre à penser l’avenir.

Ce n’est pas un hasard si la réforme de l’Etat a toujours été en France le préalable à toute grande entreprise politique. Ce n’est pas un hasard si le renouveau de la France dans les périodes les plus difficiles de son histoire a toujours commencé par le rétablissement de l’autorité et du prestige de l’Etat. Et s’il est vrai qu’à l’heure actuelle l’Etat, étouffé par le poids de sa dette, paralysé par ses bureaucraties, par l’empilement des textes, des procédures et des contraintes de toutes sortes, contribue à bloquer la société au lieu de la libérer, s’il sert de paravent à beaucoup de conservatisme et de corporatisme au lieu d’être l’aiguillon du changement, s’il contribue à accroître les inégalités au lieu de les réduire, il s’agit de le réformer et non de l’affaiblir davantage. Il s’agit de lui redonner les moyens d’agir et non de l’en empêcher.

Il faut prendre la France comme elle est au plus profond d’elle-même, c’est-à-dire au plus profond de la conscience nationale, au plus profond de son identité.

Il faut la prendre avec sa passion de la liberté et sa passion de l’égalité.

Il faut la prendre avec son obsession de l’unité et son aspiration à la diversité.

Il faut la prendre avec sa conception d’un Etat fort, d’une nation rassemblée et d’une République indivisible.

En France, la démocratie doit s’accorder avec cette conception particulière de la souveraineté une et indivisible comme la nation et comme la République, et qui implique que l’Etat lui aussi soit un. Car si l’Etat en France doit obéir à la séparation des pouvoirs, il ne saurait être divisé en pouvoirs rivaux qui se concurrencent, qui se combattent, qui s’affaiblissent l’un l’autre comme c’est le cas dans les Etats fédéraux où la méfiance des pouvoirs locaux vis-à-vis du pouvoir central est constante. Comme c’est le cas aussi dans les modèles les plus libéraux où l’on ne croit qu’à la société civile, où l’idéal est celui de l’Etat minimum, où toute forme de pouvoir est considérée a priori comme une menace pour la liberté.

En France, c’est l’Etat qui a fait la nation.

En France, c’est l’Etat qui a fait la société civile.

En France, c’est l’Etat qui a donné la liberté et inventé les Droits de l’Homme.

En France, l’Etat doit être assez fort pour dominer les vieilles propensions à la division.

En France, l’Etat doit être assez grand pour s’opposer aux vieux penchants qui ramènent sans arrêt les féodalités et les corporatismes.

En France, l’Etat doit être un recours au-dessus des partis et des factions.

En France, l’Etat doit être laïque, c’est-à-dire également respectueux de toutes les religions et de toutes les croyances.

En France, aucun corps intermédiaire, aussi légitime qu’il soit, aussi nécessaire qu’il soit à l’équilibre de la société, ne peut faire écran entre le citoyen et l’Etat.

En France, la République exige que chaque citoyen soit regardé dans ses rapports avec l’Etat sans considération de ses origines, de sa religion, de sa couleur ou de ses appartenances politiques.

En France, la prééminence est donnée à la loi parce qu’elle est l’expression de la volonté générale qui est au-dessus de toutes les volontés particulières.

En France, les valeurs de la République et la conception de la nation sont le fondement de la démocratie.

En France, les valeurs de la République et la conception de la nation créent un penchant pour la démocratie directe plus marqué que dans les autres grandes démocraties où l’on attache plus de prix aux corps intermédiaires et à la démocratie représentative. On peut s’en réjouir ou au contraire le déplorer, mais c’est cela l’identité de la France. C’est cela l’héritage de l’histoire de France. La France n’est pas une page blanche. Elle ne part pas de rien à chaque génération. Il faut prendre l’histoire de France là où elle en est et il faut la continuer.

« Le génie du Général De Gaulle »

C’est ce que fit le Général De Gaulle avec la Constitution de la Ve République en renouant les fils de notre histoire qui s’étaient rompus, en démêlant ceux qui s’étaient emmêlés.

La IIIe et la IVe Républiques ont échoué parce qu’au fond elles ne s’inscrivaient pas dans la continuité de la longue durée historique. Parce qu’au fond elles excluaient que l’Etat pût être fort. Parce qu’elles excluaient que l’exécutif pût jouer un rôle éminent. Parce qu’elles étaient trop aux mains des partis. Parce qu’elles étaient trop l’affaire des notables de la politique et pas assez celle du peuple.

Le génie du Général De Gaulle fut de renouer avec l’histoire de la longue durée, d’opérer la synthèse avec l’héritage de l’Ancien Régime et celui de la Révolution, de renouer avec une haute conception de l’Etat, de son impartialité, de sa grandeur, de sa continuité.

Le génie du Général De Gaulle fut de comprendre très tôt que le problème essentiel qu’il fallait résoudre était celui de la volonté politique et que le rôle des institutions n’était pas d’empêcher par tous les moyens que s’exprime une volonté politique mais qu’au contraire il fallait l’encourager, la soutenir, lui donner tous les moyens d’agir.

Le génie du Général De Gaulle, c’est que la volonté politique ne lui a jamais fait peur mais qu’au contraire il l’espérait, il la souhaitait comme une nécessité vitale pour un pays.

Le génie du Général De Gaulle, c’est d’avoir voulu rompre avec la malédiction qui depuis Mac Mahon pesait sur l’exécutif, et d’y avoir réussi.

Le génie du Général De Gaulle, c’est d’avoir réussi à imposer la Ve République à un système politique qui lui était hostile en s’adressant directement au peuple par la voie du référendum et surtout par l’élection du Président de la République au suffrage universel, qui fut sans doute la plus grande innovation politique du XXe siècle mais aussi celle qui était la plus conforme à notre génie national, à notre conception de la République et de la démocratie, et que nous devons à tout prix préserver.

La Ve République a sauvé la République. Elle a permis enfin que le chef de l’Etat en soit un, que le gouvernement gouverne, que le Parlement légifère. Elle a permis que dans les circonstances les plus graves les décisions qui devaient être prises soient prises. Elle a permis de surmonter la crise algérienne et celle de mai 68. Elle a permis l’alternance sans drame. Elle a supporté la cohabitation sans blocage. Elle a permis qu’en toute circonstance la France soit gouvernée. Elle a permis que dans tous les domaines il y ait enfin véritablement une politique.