débattre : à quoi çà sert ? Le contr’exemple du débat sur les retraites 2010

7)  FAIRE EXISTER LA NATION

Pas seulement en « assemblant », en faisant du LIEN, en faisant de l’UN ( voir proposition 6).
Mais parce que les députés – en tant que « groupe-Assemblée » – mettent en scène et – par là- même – font exister la Nation.

Et c’est là la dérive la plus forte du dernier débat : le « groupe-Assemblée » n’a pas pu fonctionner comme il aurait du pouvoir le faire et nous sommes orphelins d’Assemblée, orphelins de Nation.

La nation n’est pas un fourre-tout. Elle n’est pas un grand tout, donné une fois pour toutes, que l’on devrait seulement célébrer, de temps en temps, avec le plus de solennité possible. Elle est addition, assemblage. Elle est construction permanente. Elle est ce lieu, ce temps où une multitude d’hommes devient une seule personne, où une multitude de territoires se font pays, nation.
Et c’est pour dire – pour faire – cela qu’ils sont 577 députés, venant d’horizons divers (pas assez sans doute !) Chacun d’eux, par ses origines, par son expérience,   s’est fait une certaine idée, une certaine image de la France. Et c’est cette idée, cette image qu’il apporte au débat.
« La France est ici et non ailleurs ! » disait Paul Reynaud.
C’est ainsi que les débats font exister la nation en tant que sujet parlant. Les députés sont dépositaires d’une Parole irréductible qui, dans un indispensable – un indissociable – va-et-vient entre diversité et unité,  fait exister la nation, lui donne corps, la « re-présente », la rend « actuelle », « présente ». Pour que la nation existe, pour qu’elle soit « vivable », il faut qu’elle devienne « disable ». Nos députés sont là pour çà !    Non seulement, ils mettent  en scène la diversité des attentes de leurs mandants.
Non seulement ils cherchent à interpréter la pluralité de sens de leurs paroles.
Non seulement ils donnent forme à cette « volonté générale » sans laquelle il ne saurait y avoir de « vivre ensemble ».
Mais ils font eux-mêmes l’expérience du « vivre ensemble » … et ce n’est pas là – même en temps ordinaire – chose facile !    Tout  le monde a en tête les
affrontements, les disputes, les interminables parties de yoyos qui rythment la vie de l’Assemblée [ voir le rétro- journal des débats de 2003 ]
Mais si l’Assemblée n’était que cela, comment tiendrait-elle ?    Comme tout groupe, le « groupe-Assemblée » ne peut pas exister uniquement sur le mode du conflit ; il a besoin d’espaces communs, de convivialité, de solidarités partagées.
Le « dire ensemble » – et même,  le « rire ensemble » [ Pourquoi faudrait-il que l’Assemblée fût triste !] – font qu’au-delà des moments de tension et de paroxysme, l’Assemblée connaît aussi des moments de décrues – et même des moments d’«état de grâce » .    Or, dans le débat de 2010, ce fut rarement le cas. Les parenthèses du Compte rendu intégral font plus souvent état d’« exclamations », de « protestations », de « murmures », voire de « huées » que de « rires » ou de « sourires ».
(Vous me direz : on ne les paie pas, les députés, pour qu’ils se « fendent la gueule ». On ne les paie pas, non plus, pour qu’ils se « fassent la gueule » à longueur de temps !)    Le « groupe-Assemblée » est à l’image du Peuple souverain – vous, moi, peuple en chair et en os, prompt à s’enflammer, à attiser la controverse, à s’affirmer aux dépens de l’autre. Alors, il ne faut pas s’étonner que, lorsque les « représentants » dudit Peuple – « nos » représentants – sont appelés à débattre de  « nos »  affaires, de « nos » inquiétudes, de « nos » émois , il y ait, dans ce genre de discussion,  « un peu  (voire beaucoup !) d écume » (l’expression a été employée en 2003 par Alain BOCQUET/PC)  .      Les députés sont des gens comme vous et moi, avec leur tempérament, leurs humeurs, leurs envies, leurs rancœurs.
La « Nation assemblée » n’existe qu’au travers de cette assemblée faite de chair et d’os, qui épouse toutes les formes du parler humain. Et sans doute, est-ce, précisément, parce qu’elle épouse toutes les formes du parler humain qu’elle peut édicter une loi à laquelle nous obéirons, parce que, quelque part, nous nous y reconnaîtrons.

Mais çà, c’est le schéma idéal. Et là, en 2010, çà  n’a pas du tout fonctionné comme çà  !
(Attention, je ne dis pas qu’en 2003, le débat était un modèle du genre; je dis qu’il y a eu débat – et, par là-même, matière à commentaire et approfondissement ).

Quand – au cours d’une réunion de compte-rendu du débat ( tiens, çà serait quelque chose à développer … et à imposer à nos élus !) – j’ai posé à Martine BILLAD – qui fut très active dans le débat, comme elle le fut en 2003 ([voir rétro-journal/ rubrique « et Martine B. ?» ] la question :  entre 2003 et 2010 – à chaud – qu’est-ce qui a changé ? , elle  n’a pas répondu : la procédure (temps programmé), mais : « C’est la tension. Une tension qui régnait en permanence dans l’hémicycle ».

Alors qu’en 2003, il y a eu des moments de tension,  mais aussi des temps de convivialité. De consensus effectif, assez peu.
Tant et si bien que, dans les interventions finales – même celle de FILLON – c’était le caractère constructif du débat qui était souligné. A tel point que je m’interrogeais à l’époque sur le caractère réel ou factice de ce consensus retrouvé. Pour conclure, finalement, que l’Assemblée, c’était Dieu et la guenon.
D’un côté, La volonté d’être, de dire, de faire ensemble.
Et, de l’autre côté,  l’affrontement, comme mode d’expression des conflits d’intérêt et d’idées qui sont le lot des citoyens. Et avec lesquels il faut faire exister la  nation.
C’est, si l’on peut dire, la «nation  quand même » et – point de passage obligé –  « L’«Assemblée-quand-même » !    En 2010, le débat s’est terminé par une course poursuite entre les députés de l’opposition et le président de ladite Assemblée.
Images qui faisaient écho à celle de 2009 quand les mêmes députés s’étaient regroupés au pied de la tribune en scandant « Accoyer, démission !». Avant de quitter l’hémicycle. Et  d’entreprendre – pour les socialistes seulement – un boycott des séances publiques. Tiens, comme aujourd’hui !    Alors la boucle est bouclée ? Non, « une » boucle est bouclée.
Car il reste l’action de tous.
Et l’idée qui avance qu’il va falloir faire de cette question du débat parlementaire un élément-clé des débats électoraux à venir.
« Ne désespérons pas l’Assemblée ! »

Sinon « bonjour l’ennui ! ».
 » Pas seulement – comme je l’écrivais en 2009 dans TEXTE FONDATEUR : La réforme du travail parlementaire_bonjour l’ennui ? , l’ennui résultant de l’absence de débat  et se traduisant par un  manque d’intérêt du citoyen.
Mais un ennui bien plus profond – un « ennui démocratique » – qui ferait de nous des intermittents de la citoyenneté, des pourvoyeurs de voix, des plantes-supports sur lesquelles on grefferait des programmes tout faits.
Bref, tout l’inverse de la démocratie ! »

Pour approfondir :

Plaidoyer pour le débat d’Assemblée (article de synthèse/ 2012 )